député

Ile-de-France / Seine-Saint-Denis (93) / 11e circ

Mme Clémentine Autain

La France insoumise (FI)
Journaliste et autre média
Née le 26 mai 1973 à SAINT-CLOUD (Hauts-de-Seine)
Début de mandat : 21/06/2017

Ses interventions

390 éléments
  • 3. Immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie (Séance du mercredi 01 août 2018)

    Motion de rejet préalable

    Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, j’entendais hier, dans notre hémicycle, le Premier ministre défendre son bilan – votre bilan – et, à cette occasion, vanter le projet de loi asile et immigration, prétendument équilibré, alliant humanité et fermeté –  c’est le refrain que nous avons entendu tout au long de l’examen de ce texte funeste.

    Monsieur le ministre de l’intérieur, je me souviens vous avoir interpellé à la fin de la première lecture pour que vous nous disiez précisément où sont, dans ce projet de loi, les éléments d’humanité. Vous êtes resté impassible sur votre banc. Et pour cause : les avancées, du point de vue des droits et protections accordés aux immigrés et aux réfugiés, y sont introuvables. Le texte durcit les conditions d’accueil, broie le droit d’asile et instaure de nouvelles dispositions législatives dangereuses pour les droits humains et pour les libertés individuelles.

    Quand on vous écoute, vous dégoulinez tous – le Président de la République en tête – de formules sur la liberté, l’humanisme, la bienveillance, « et en même temps », vous concoctez une loi qui va brutalement s’abattre sur des êtres humains.

    Des seuils inacceptables du point de vue du devoir minimal d’humanité ont été franchis. Ce que vous vous apprêtez à voter, c’est la loi la plus sévère, la plus sinistre qu’ait connue notre pays dans ce domaine depuis plusieurs décennies. Même sous Nicolas Sarkozy, la France n’était pas allée aussi loin.

  • 3. Immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie (Séance du mercredi 01 août 2018)

    Motion de rejet préalable

    Depuis le début des travaux sur ce texte, lequel s’est accompagné d’infâmes circulaires, vous avez suscité l’indignation, la colère, la révolte dans notre pays. Au sein de votre propre majorité – je tiens à vous le rappeler –, des voix se sont élevées contre la rétention des mineurs, l’augmentation de la durée de rétention, portée à 90 jours, ou le rabotage des garanties procédurales entourant le droit d’asile. Mais ces contestations internes sont restées minoritaires.

    Pourtant, vous auriez pu, vous auriez dû entendre, et vous rendre compte de la dangerosité de votre texte. Plus de 470 associations sont vent debout contre votre projet de loi. France terre d’asile parle d’« inversion des priorités », Médecins sans frontières évoque une « volonté d’amplifier des logiques de répression », la Cimade juge ce projet de loi révulsant et demande le retrait de ce « texte dangereux qui consacre un très net recul pour les droits des personnes étrangères en France ». Des avocats spécialisés dans le droit d’asile parlent d’un « enterrement » de la convention de Genève. Le Conseil d’État, dans son avis sur le projet de loi, dénonce l’inopportunité même d’un nouveau texte, deux ans à peine après la promulgation de la précédente loi sur le sujet.

    Et je me demande vraiment si, demain, nous ne serons pas à nouveau dans le viseur de l’Organisation des Nations unies, qui a déjà remis un pré-rapport alarmant sur votre loi introduisant l’état d’urgence dans le droit commun. L’ONU, en effet – cela a été peu rappelé –, a mis en garde la France, ce grand pays des droits de l’homme et du citoyen, à propos de ses manquements en matière de libertés publiques et de droits humains. La rapporteure spéciale des Nations unies a détaillé ses inquiétudes dans un pré-rapport remis au printemps, après un séjour de travail en France, et a invité notre pays à prendre des chemins plus efficaces et démocratiques pour combattre le terrorisme. Mais vous n’en avez cure : vous vous apprêtez à donner de l’eau à son moulin et à vous soumettre à une nouvelle volée de bois vert.

    Qu’importe, en effet, toutes ces critiques ; vous préférez reprendre des éléments de langage bien connus à l’extrême droite : la submersion, la prétendue realpolitik, le « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », et j’en passe. Dans un tweet récent, Emmanuel Macron estime que l’Espagne est « confrontée » à l’arrivée de migrants et lui témoigne sa solidarité, lui qui a laissé sombrer l’Aquarius, attendant patiemment la proposition espagnole après le honteux refus d’accoster opposé par l’Italie, désormais gouvernée avec xénophobie. « Confrontée », comme si les migrants qui arrivent représentaient un danger majeur pour ce pays. Alors que vous vous présentiez il y a un an comme le rempart contre l’extrême droite, voilà que vous reprenez ses présupposés et lui offrez sur un plateau, par cette loi, la réalisation d’une partie de ses rêves et de nos cauchemars.

    Mais il reste, en France et ailleurs, des personnes qui osent parler, tel le haut commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, qui pointe, dans une interview au Monde, le danger que représente la montée des dirigeants autoritaires. Comme il le dit si bien, « l’avancée pour le progrès humain a toujours été une lutte ». Céder aux discours xénophobes pour faire reculer l’extrême droite : nous voici dans 1984 d’Orwell, dont je signale à tout le monde qu’une nouvelle édition vient de paraître…

  • 3. Immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie (Séance du mercredi 01 août 2018)

    Motion de rejet préalable

    …et se vend bien –  c’est, à mon avis, un signe des temps.

  • 3. Immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie (Séance du mercredi 01 août 2018)

    Motion de rejet préalable

    On en oublierait le réel : sur les trente dernières années, le solde migratoire en France est nul. Comme l’a rappelé non pas une officine gauchiste mais le Défenseur des droits, Jacques Toubon, l’idée de submersion migratoire est tout simplement fausse. En revanche, le nombre de non-admissions de migrants en France connaît une hausse considérable. Ainsi, il y avait 85 408 personnes non admises en 2017, soit une augmentation de 34 % en un an. En 2016, près de 64 000 personnes ont vu leur demande refusée, contre moins de 16 000 en 2015. Votre bilan est donc déjà consternant, accablant. Il me donne le sentiment que les portes se ferment à mesure que la Méditerranée se transforme en cimetière. Et, honnêtement, ce n’est vraiment pas l’idée que je me fais de l’esprit français.

    Mais cela ne vous suffit visiblement pas, puisque la loi que vous nous soumettez aujourd’hui en dernière lecture est la promesse d’un enfer pire encore pour les migrants.

    Citons d’abord le doublement de la durée de rétention, portée à 90 jours, je l’ai dit, et même à 135 jours dans certains cas, contre 45 actuellement. Avec vous, la rétention va tout simplement devenir la détention. C’est comme si, désormais, les préfets devenaient des juges, qui condamnent à la prison des étrangers considérés comme des criminels, puisque ce sont les préfets qui demandent la prolongation de la rétention, laquelle est ensuite validée ou non par un juge des libertés et de la détention.

    Votre projet de loi tend également à autoriser l’inspection visuelle et la fouille des bagages, et à automatiser la prise d’empreintes digitales et de photographie d’un étranger. Le refus peut entraîner des sanctions pénales et une interdiction de retour sur le territoire français lors d’une retenue pour vérification du droit au séjour, dont la durée passe de seize à vingt-quatre heures. Ainsi, tout Français qui n’a pas sur lui sa carte nationale d’identité pourra, parce qu’il aurait l’air d’un étranger, voir ses bagages fouillés et devra alors obligatoirement laisser prendre ses empreintes digitales et être photographié. S’il refuse, il peut faire l’objet de poursuites pénales et devoir acquitter 3 750 euros d’amende.

    Autre effet liberticide de votre loi : prenons l’exemple d’un demandeur d’asile maltraité en Hongrie et venu en France pour y retrouver son cousin ; lorsqu’il sera renvoyé à la Hongrie – « dubliné », comme on dit – pour que ce pays examine sa demande d’asile, il ne pourra plus revoir sa famille en France durant trois ans.

    À l’article 4, encore, vous créez la possibilité de retirer l’asile à un étranger qui a été condamné dans un pays de l’Union européenne – auparavant, cela ne concernait que la France – « en dernier ressort » « soit pour un crime, soit pour un délit constituant un acte de terrorisme ou puni de dix ans d’emprisonnement », et dont « [la] présence constitue une menace grave pour la société ».

    La formulation est particulièrement floue et les conséquences peuvent être incroyables dans le cas de crimes qui ne sont pas reconnus en droit français. En effet, vous le savez, il n’existe pas d’harmonisation pénale en Europe. Imaginez donc quelques cas, absurdes mais qui peuvent devenir réalité. Celui, par exemple, d’une réfugiée condamnée pour avoir avorté à Malte – où l’avortement est un crime qui peut être puni d’une peine de dix-huit mois à trois ans de prison –, ou celui d’un réfugié ayant commis le délit de blasphème en Allemagne, où l’« insulte aux croyances religieuses », condamnée par l’article 166 du code pénal, peut être sanctionnée de trois ans de prison.

    Citons encore l’assignation à résidence dans un lieu désigné par l’administration pour un étranger qui fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français – OQTF – mais – c’est une nouveauté – avec délai de départ volontaire. Ce n’est probablement pas constitutionnel, et c’est quasiment calqué sur la loi sur la sécurité intérieure de 2017 et ses fameuses assignations à résidence. La logique est toujours la même : au fond, l’étranger est supposé vouloir s’échapper et frauder ; il faut donc le traquer. Dans votre imaginaire, les évadés fiscaux, eux, optimisent et ruissellent !

    Vous attaquez à la hache le droit d’asile – nous en avons débattu en commission des affaires étrangères –, méconnaissant le droit au recours contenu dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et l’exigence de traitement sérieux de la demande. Vous voulez ainsi ramener les délais de recours à six mois en moyenne, tous recours inclus. Le projet de loi réduit par exemple les délais de dépôt de demande d’asile de 120 à 90 jours, et même à 60 jours en Guyane.

    Les audiences et rendez-vous physiques devant l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, la Cour nationale du droit d’asile et les juges pourront tous se dérouler automatiquement en télé-audience, par exemple par Skype. Vous inventez la télé-asile. Kafka avait finalement raison. Désormais, un demandeur d’asile pourra être seul dans une salle face à un écran.

    Avec votre loi, nous allons vers le recensement et le tri des demandeurs d’asile. Votre projet prévoit ainsi des échanges d’informations entre les services intégrés d’accueil et d’orientation, chargés de l’hébergement d’urgence de droit commun, et l’Office français de l’immigration et de l’intégration concernant les demandeurs d’asile et les réfugiés. Nous reconnaissons là le parfum de la fameuse circulaire Collomb du 12 décembre 2017, vivement dénoncée par les associations.

    Selon une vision utilitariste et libérale de l’immigration, les talents et les jeunes start-upers verront en revanche les portes de la France s’ouvrir à eux. Les travailleurs sans papiers ne font l’objet d’aucune attention, mais des profils ciblés pour les multinationales jouiront de nouvelles possibilités d’accueil. Il y a en France 200 000 à 400 000 travailleurs sans papiers ; le Gouvernement préfère les balayer d’un revers de main pour traiter la situation des grands groupes multinationaux et des travailleurs de pointe et de luxe que représentent les étudiants et chercheurs de haut vol pour les entreprises, particulièrement les start-up.

    Autre point notable : un débouté de l’asile ne pourra plus avoir le droit automatique de demander un titre de séjour. Un étranger malade, atteint, par exemple, d’un cancer qu’il ne peut faire soigner dans son pays, et dont la demande d’asile aura été rejetée en six mois, sans qu’il ait pu demander – ou même penser à le faire – un titre de séjour « étranger malade », sera donc renvoyé à la mort dans son pays, puisqu’on lui refusera la possibilité de déposer une demande après ce rejet.

    Citons enfin l’ordonnance que vous avez prévue pour créer un titre de séjour unique qui fusionne ceux de salarié et de travailleur temporaire.

    La liste est malheureusement à la Prévert, mais elle a sa cohérence, et sa cohérence, c’est la fermeté ; voilà tout. La chasse est ouverte, et elle sera sans pitié.

    Vous nous direz que cela vaut toujours mieux que la mouture sortie du Sénat ; c’est vrai : on pourrait marcher encore davantage dans les pas des droites extrêmes. Vous pourrez aussi nous dire que vous avez dégagé quelques centaines de milliers d’euros et de places d’hébergement. Mais c’est une plaisanterie au regard de l’attaque en règle contre les migrants et les réfugiés que représente cette loi.

    Je terminerai en citant la « Déclaration des poètes » qui conclut Frères migrants de Patrick Chamoiseau : « ne pas accueillir […] celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel ». Patrick Chamoiseau dit aussi : « On ne peut pas laisser passer cela ! »

    Nous ne laisserons pas passer cela. Nous proposons en conscience à chacune et chacun des députés présents dans cet hémicycle de revoir entièrement la copie et, à cette fin, d’adopter notre motion de rejet préalable sur ce texte, le plus sinistre dont nous ayons été saisis depuis fort longtemps. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI, GDR et NG.)

  • 3. Immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie (Séance du mercredi 01 août 2018)

    Motion de rejet préalable

    Pas moi !